Genèse 1-3

Parachiot commentées par Yedidiah Robberechts

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1 – Berechit

La vie a-t-elle un sens ? Peut-on trouver du sens, s’assurer du sens, maîtriser le sens ? Tout n’est-il pas absurde, puisque voué à la mort ? A quoi bon alors chercher du sens, ou même le construire, puisque tout semble ainsi se terminer dans l’évanescent, le dérisoire, ou même parfois l’abject. « Vanité des vanités, dit Qohelet, vanité des vanités, tout est vanité » (Ecclésiaste 1,2). Face à l’éphémère, le sens paraît bien fragile, ténu, pour ne pas dire pitoyable…

Confrontés à ces questions abyssales, certains ont cru pouvoir trouver un recours dans le récit de la Création tel que la Bible le relate. N’y trouve-t-on pas là affirmé l’expression d’un sens qui planant sur la face du réel, serait à même de se mettre à son diapason, de résonner en lui et ainsi de lui donner une orientation décisive, parce que divine ? « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre (…) et le souffle de Dieu planait sur la face des eaux » (Genèse 1,1-2). Si le réel n’est pas sans plus – pur produit d’un hasard ou d’une contingence -, mais correspond à l’expression d’une intention et d’un désir, alors l’univers glacial et impersonnel qui nous entoure ne l’est peut-être plus autant qu’il n’y paraît ?

Sans doute. Mais face à l’abîme du non-sens, la tentation fut grande au cours de l’histoire de transformer cette flèche possible du sens en Sens apodictique et définitif, en Vérité toute-puissante qui s’imposerait dans la plénitude d’un diktat absolu qui nous dicterait le Sens et nous imposerait de nous y soumettre – ou de mourir dans l’absurde et dans l’ignominie.

Le verset biblique semblait soutenir une telle entreprise, puisqu’il parlait du Commencement, de l’Origine de tout, et permettait ainsi de prétendre à un discours radical et définitif où se conjoignaient sans coup férir Sens et Vérité. Le discours était total, l’origine pleine ; il ne restait plus qu’à se soumettre à l’ordre total ainsi dévoilé par un Dieu tout-puissant, maître de l’histoire et comprenant tout en lui, y compris le sens de l’humain…

Mais à y regarder de plus près – et en prenant appui sur l’exercice plurimillénaire du midrach, de la lecture et de l’interprétation rabbiniques des textes bibliques -, on se rend compte qu’un tel Sens absolu est plus projeté dans le texte que véritablement lu. Par exemple Rachi, un commentateur central de la tradition juive médiévale, remarque que le mot Berechit, traduit en général par « Au commencement », est en fait un état construit, et exige donc un génitif – ou un complément du nom, comme on dit aujourd’hui. Deux possibilités se présentent alors.

La première consiste à rapprocher ce premier mot (« Berechit ») du deuxième (« Bara », créa). Le sens des premiers versets en est dès lors bouleversé, puisqu’il nous faut lire littéralement : « Au commencement du créer par Dieu le ciel et la terre, lorsque la terre était tohu-bohu, que l’obscurité était sur la face de l’abîme et que le souffle de Dieu planait sur la face des eaux, Dieu dit : « Lumière sera ». Fut lumière » (Genèse 1,3). Deux choses changent avec cette lecture. D’abord, le premier acte posé lors de la création s’avère être un acte de langage : Dieu dit. Le sens – et sa quête, sa question – est dès lors inhérent à l’acte même du créer : il n’est plus second et peut-être accidentel par rapport au réel ; il est constitutif même du réel et de son émergence, il est ce qui initie l’accès même du réel à son être. Et ensuite, ce réel n’est plus un réel figé dans une essence définitive, originaire : il redevient un acte en train de s’accomplir, une oeuvre en train de se faire et d’advenir avec et autour de cette émergence possible d’une parole. Le dynamisme du créer – la verbalité de la création – est ainsi traversée par un dire qui en appelle à l’émergence de la lumière…

Une deuxième possibilité – qui a la préférence de Rachi – consiste à laisser le texte résonner dans le vide qu’il instaure. Et donc à traduire littéralement : « Dans un commencement de…, Dieu créa le ciel et la terre ». A ce moment en effet, le texte change radicalement de sens : il n’est plus sens imposé – y compris dans son dynamisme porteur d’histoire -, mais invitation au sens, appel au sens et à la responsabilité qui y émerge. Le commencement n’est plus origine pleine, mais évidemment de l’origine pour laisser place à …. Le commencement devient vrai commencement, ouverture d’une aventure qui n’a pas été écrite à l’avance, mais qui attend chaque lecteur pour qu’il réponde par sa vie de l’attente ainsi créée. La création devient ainsi une question ouverte qui en appelle à la responsabilité pleine et entière de l’homme pour faire surgir du sens par ses actes et par sa vie. Le sens n’est pas absolu, mais émerge avec chacun, en appelle à chacun : à nous de donner sens à celui qui s’est retiré du sens pour nous y appeler. L’amour est fort comme la mort, car c’est seulement au coeur d’une relation qu’un sens toujours fragile et personnel peut émerger. Autrement dit, Dieu crée le monde, cela veut dire qu’il se retire pour laisser place à l’homme, à chaque homme, et à sa manière de vivre et de répondre face au retrait dans lequel il l’appelle. La tradition juive appelle cela le chabat qui clôt la création divine et ouvre à l’histoire humaine et à sa responsabilité.

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

2 – Noah

A la fin de notre parachah, après l’épisode du déluge et celui de la tour de Babel, on assiste à un étrange phénomène qui n’est peut-être pas étranger au départ d’Abraham : la réduction drastique de la durée de vie des générations, au point même que certains enfants en viennent à mourir avant leurs parents ! C’est ce qui arrive à Arpakhchad, à Peleg et à Nahor (Genèse 11, 13, 19, 25). C’est aussi ce qui arrive à la génération d’Abraham : son père Terah, engendre trois fils, mais voici que l’un deux – Haran – s’en vient à mourir « devant son père » ou « avant son père », nous dit le texte (Genèse 11, 28). Comme si la génération ne parvenait plus à se faire, puisque les fils commencent à mourir avant leur père, réduisant à néant la possibilité de rebondir dans l’histoire et d’emmener celle-ci de l’avant. Serait-ce la fin de l’histoire et des générations qui la composent ?

L’humanité traverse une crise de la génération : elle se reproduit encore, mais cette simple reproduction ne parvient plus à générer un avenir digne de ce nom, un temps qui dépasse la simple reproduction et ouvre ainsi les enfants à un temps qui se situe au-delà du temps des parents et relance l’histoire humaine vers des sentiers que les parents ne pouvaient même pas imaginer, vers un avenir qui échappe à la logique de l’origine et à son déterminisme morbide. Métaphoriquement, cela se vit lorsqu’une civilisation semble acculée à elle-même et à la logique qu’elle s’est elle-même construite, au point qu’elle ne trouve plus les forces vives pour se renouveler et rebondir au-delà du modèle qui prévaut. Les exigences sont devenues tellement contraignantes qu’elles semblent condamner chacun à une fuite en avant, à un temps où les enfants ne survivent pas à leurs parents, parce qu’ils sont happés par un modèle qui ne leur laisse plus de forces de vie autres, au-delà. Les enfants meurent alors à cause des dettes de leurs parents…

Abraham est précisément appelé à partir et à ouvrir un au-delà au moment où aucune génération ne semble plus possible : la vie se réduit à la simple reproduction d’un modèle imposé, reproduction qui se découvre elle-même mortelle dans l’enfant – c’est le temps mort, qui ne reconduisant que lui-même est inéluctablement mortel. Donc Abraham doit partir pour relancer la génération et en ce sens devenir bénédiction pour toute la terre : sortir du temps mort, qui est la fin des temps ou la mort du temps et de ceux qui y vivent, pour relancer le temps à travers la génération, c’est-à-dire par l’introduction d’un principe de renouvellement possible face au temps de l’origine.

Tout n’est pas donné dans l’origine, il peut encore arriver quelque chose dans le temps qui constitue une surprise par rapport au passé, et qui soit donc capable de relancer la génération humaine par-delà la reproduction mortelle. Le départ d’Abraham s’inscrit dans cette rupture possible avec l’origine, puisqu’il doit quitter le lieu de sa naissance, la maison de son père, pour aller vers une terre qui n’est pas nommée, et donc pour s’engager dans un avenir tout à fait imprédictible, dans une aventure qui ne surgira pour lui que chemin faisant. C’est en se lançant sans savoir où l’on va mais parce qu’il faut y aller, que la vie s’invente à la vitesse des pas qui nous portent vers elle. Dans la tradition juive, on appelle cela la Halakhah, , la marche en avant où nous nous découvrons en recherche d’une vie qui nous appelle, une vie dont nous inventons chaque jour, pas à pas, les modalités pratiques de réalisation en écoutant et en étudiant plus avant l’appel à partir duquel elle surgit.

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

3 – Lekh Lekha

Tout va mal, puis Dieu appelle Abram, et tout va bien… C’est un peu l’impression que l’on a lorsqu’on passe des onze premiers chapitres de la Genèse à la saga d’Abraham qui commence au chapitre 12 avec le fameux Lekh lekha, que l’on peut traduire par : « va pour toi », ou « va vers toi ».

Mais pourquoi Dieu choisit-il Abraham, et après lui Isaac et Jacob, qui deviendra Israël ? Parce qu’il avait de beaux yeux ? Le texte ne semble rien nous dire sur les raisons de ce choix. Arbitraire divin donc ?

Le Midrach Raba s’est déjà posé cette question et voici sa réponse : c’est comme un homme qui en voyageant découvre un superbe château en flamme. Il se demande : n’y a-t-il pas de propriétaire à ce château pour éteindre l’incendie ? A ce moment, le propriétaire lui apparaît et lui dit : c’est moi le propriétaire, viens, éteignons cet incendie ensemble.

Selon ce midrach, Abraham n’aurait pas été choisi par hasard. Il se serait choisi lui-même quelque part en s’inquiétant du sort du monde. Voilà un monde qui semble fait pour être habité et devenir humain – qui semble être traversé par une intention qui porte l’humain et qui porte vers l’humain. Et pourtant, on le voit sans cesse ravagé par la violence, l’injustice, la bêtise… Voilà un monde qui semble être construit pour le bien et qui est ravagé par le mal ! Il doit tout de même y avoir quelqu’un qui est responsable de tout cela et qui va mettre fin à une telle calamité ?!

A ce moment, Dieu lui apparaît et lui dit : va pour toi vers la terre que je te montrerai … et par toi – par le fait que tu es devenu responsable de l’histoire avec moi, et que toi, ta famille et tes descendants allez témoigner de cette responsabilité dans l’histoire – seront bénies toutes les familles de la terre.

C’est l’urgence de la responsabilité face à une situation intolérable – l’injustice dans un monde qui devrait être humain – qui a fait émerger l’élection d’Abraham, puis d’Israël, et c’est avec lui que nous devons partir à l’aventure encore aujourd’hui vers un avenir qu’Il nous montrera – et que nous ne connaissons donc pas encore – parce qu’il reste encore à inventer, c’est-à-dire à découvrir par les pas qui nous portent vers lui.

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

 

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