Genèse 4-6

Parachiot commentées par Yedidiah Robberechts

 Vayera Rivkagives  Yaakesau

4 – Vayera

Après avoir reçu l’annonce de la naissance d’un  fils avec Sarah, Abraham semble prendre une envergure humaine tout à fait remarquable. Il n’hésite pas à faire face à Dieu pour remettre en question la possibilité évoquée par Dieu de détruire Sodome et Gomorrhe : « Le Juge de toute la terre ne ferait pas la justice ! » (Genèse 18, 25). S’ensuit un marchandage époustouflant entre Abraham et Dieu. Voilà donc l’homme qui est notre modèle, puisqu’il est capable de braver le divin au nom même de la justice qu’il enseigne et exige. Nous voudrions tous quelque part ressembler à Abraham, notre héros !

Oui, mais voilà que quelques chapitres plus loin, Dieu demande à Abraham de prendre Isaac pour le faire monter sur le mont Moriah, et là, Abraham ne discute plus,  ne soulève même pas une objection, n’hésite pas un instant, et s’apprête sans l’ombre d’un remords à égorger son fils sans même demander d’explication. Est-ce la même personne ? Est-ce là notre héros ? Surtout lorsqu’on remarque, avec Rachi, que Dieu n’a jamais demandé à Abraham de sacrifier son fils, mais de « le faire monter pour un holocauste » (Genèse 22, 2) ! Pourquoi donc cet empressement à prier pour des crapules avérées (les gens de Sodome et Gomorrhe) et cette absence totale de réaction lorsqu’il s’agit de tuer un innocent, alors même que cela n’a pas été exigé expressément !? Abraham est devenu notre père lorsqu’il a reconnu le malentendu et a accepté de ne pas porter la main sur son fils – dont nous descendons tous. Car Abraham, nous dit la Kabbale, est l’homme du Hessed, de l’amour sans limites. Rien de grand ne se fait sans amour et sans passion. Mais la passion finit par dévorer ceux qu’elle porte lorsqu’ils ne la limitent pas. Elle peut devenir nauséabonde lorsqu’elle prend en pitié les criminels ; elle devient terrifiante lorsqu’elle cherche à nier toute limite. Isaac représentait cette limite de l’amour qui était insupportable à Abraham. Sa grandeur fut d’accepter in extremis cette limite, et de montrer par là que l’amour sans limites pouvait engendrer et respecter sa limite, la justice – Isaac -, qui est portée par l’amour, mais qui ne s’y réduit. Il fallait faire monter Isaac – l’élever – car lui aussi dans sa justice devait participer au culte donné à la Transcendance, aussi valable que celui d’Abraham dans son amour.

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

5 – Hayeh Sarah

Notre parachah met en regard deux actes de générosité gratuite tout à fait impressionnants. Le premier est celui d’Ephron à Hébron : il propose à Abraham – qui cherche à enterrer Sarah – de lui céder un lopin de terre gratuitement pour ce faire (Genèse 23,11). Le second est celui de Rebecca : face à un étranger inconnu de passage qui a soif – en fait Eliezer, le serviteur d’Abraham -, elle offre de lui donner à boire à lui et à ses chameaux (Genèse 24,18-20).

Pourtant ces deux actes de générosité vont connaître des destins complètement différents. Le premier sera refusé par Abraham qui voudra à la place payer la terre promise par Ephron, et celui-ci la lui fera alors payer au prix fort.  Le second sera accepté par Eliezer, et sera le coup d’envoi d’une alliance – d’un mariage – entre Isaac et Rebecca, dont une des conséquences majeures sera la naissance d’Israël (Genèse 25,26).

Pourquoi cette différence de traitement et de destin pour deux actes qui formellement semblent identiques ? Pourquoi dans un cas, l’impasse d’une relation qui débouche sur une séparation des projets par l’intermédiaire de l’argent ? Et pourquoi dans l’autre cas, la réussite d’une relation qui débouche sur un mariage et une alliance eux aussi couronnés par des dons d’argent (Genèse 24,22 et 53)?

C’est que l’acte d’Ephron n’était désintéressé qu’en apparence. Le texte insiste sur le fait qu’Ephron n’a pas fait cette  proposition discrètement, mais qu’il s’est arrangé pour la faire en public, au vu et au su du plus grand nombre de personnes de sa ville (Genèse 23,10). Et lorsqu’Abraham refuse cette proposition peut-être un peu trop magnanime, Ephron s’empresse de lui demander un prix exorbitant pour ce terrain d’abord proposé gratuitement (Genèse 23,15). Cela montre que la gratuité de l’acte d’Ephron n’était qu’apparente, et qu’en fait Ephron avait des attentes très fortes du retour en termes de relations publiques que lui occasionnerait l’apparente bénévolence de son acte : il s’attendait à certains dividendes publiques sonnants et trébuchants du lien de dépendance et d’emprise qu’il créait avec Abraham en faisant de lui son protégé et son obligé. Sa générosité était calculée et intéressée, puisque lorsqu’il s’agit de chiffrer son attente, le prix s’en avère faramineux !

A l’inverse de cela, l’acte de Rebecca se fait entre quatre yeux, sans aucune intention de publicité, avec quelqu’un qui n’est que de passage et qui repartira le lendemain vers de nouveaux horizons sans laisser de trace. Rien ne semble pouvoir venir en retour de ce geste gracieux : c’est un geste perdu, soutenu uniquement par sa propre urgence et sa propre générosité. Le midrach ne s’y est pas trompé, qui nous enseigne que lorsque Rebecca approchait du puits, les eaux montaient vers elle dans un élan généreux. Le midrach traduit ainsi la générosité de Rebecca qui transformait un monde aride et cynique – sec et assoiffant – en monde d’hospitalité et de générosité humaines désaltérantes. N’est-ce pas dans l’invraisemblance d’un tel acte gratuit et d’une telle responsabilité sans détour que l’humain peut émerger et son histoire rebondir ? Ce n’est qu’en s’éloignant de générosités suspectes et tendancieuses, qu’Israël peut naître et se ressourcer au cœur d’actes de générosité gratuite.

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

6 – Toldot

Jacob, le tortueux, est-il donc cet ancêtre tant attendu ? Un roublard qui semble tirer toutes les ficelles pour arriver à ses fins, user de son monde et le tromper ?

Jacob doit grandir pour devenir Israël. Mais c’est précisément cette capacité à évoluer et à ne pas rester ce qu’il est – en passant par un nombre impressionnant de déconvenues et de souffrances – qui va lui permettre de s’élever vers le nom Israël, qui pour lui comme pour nous reste encore un projet et un rêve plus qu’une réalité. Jacob – le tortueux -, est celui qui doit devenir Israël – le lutteur ou le droit de Dieu – et même Yechouroun, c’est-à-dire le droit par excellence ! Il vit au cœur de cette tension perpétuelle entre la glaise souvent boueuse dont il provient, et le rêve resplendissant qu’il veut porter.

C’est tout l’inverse de son frère, qui naît « fait » des pieds à la tête : le mot Esaü peut en effet renvoyer à quelqu’un qui est totalement fait, achevé, parfait, et qui n’a donc plus d’avenir devant lui, sinon la mort… « A quoi me sert l’aînesse, puisque je vais mourir » ? C’est à cet aveu que Jacob pousse son frère lorsqu’il vient lui demander de le nourrir : lui le grand chasseur est désespéré de sa chasse, de son pouvoir, de son emprise captatrice des choses et des êtres (כי עייף אנכי), il ne parvient plus à se projeter vers l’avenir, et demande à son frère (plutôt qu’à une des nombreuses servantes du clan) de devenir responsable de lui – c’est-à-dire qu’il renonce de facto à son aînesse, à sa responsabilité d’aîné, ce que Jacob lui demande d’officialiser par un acte de vente en bonne et due forme.

On comprend mieux alors cette phrase : « Voici je vais mourir, à quoi me sert l’aînesse » (Gen25, 32) ? Pourquoi faudrait-il être responsable (aîné), alors qu’on va mourir et que plus rien n’a de sens ? C’est parce qu’on se reconnaît boiteux dans l’histoire qu’on peut rêver d’un avenir différent où l’on marche droit : sinon, on est « fait » comme un rat et on n’a plus qu’un seul souci, son être-pour-la-mort…

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

 

Langue

Actualités

  • Quinzaine du 8 au 22 décembre 2017
    • Vendredi 08/12 18h30 Kabalat Chabbat avec Yedidiahkiddouch 
    • Samedi 09/12 9h Office du matin avec Yedidiah 
    • Vendredi 15 et 22/12 18h30 Kabalat Chabbat avec Yohanan ou Dinakiddouch
    • Dimanche 17/12 16h Hanoucca party avec Yedidiah – venez nombreux 🙂

     

M'abonner à la Newsletter

* Ce champs est obligatoire