Deutéronome 50-54

Parachiot commentées par Yedidiah Robberechts

kitavo Vayelekh haazinou
simchatorah

50 – Ki Tavo

Notre Parachah commence ainsi : « Et il arrivera, lorsque tu entreras dans la terre que la Transcendance ton Dieu te donne en possession, que tu en hériteras et que tu t’y installeras, tu prendras des prémices de tout fruit de la terre que tu apporteras de ta terre que la Transcendance ton Dieu te donne, tu les mettras dans un panier et tu te mettras en route vers le lieu que la Transcendance ton Dieu choisira pour y faire résider son Nom » (Deutéronome 26, 1-2). Suit alors la déclaration devant le prêtre que nous lisons à Pessah et qui constitue le canevas de toute la liturgie du Seder, c’est-à-dire de tout ce que nous devons dire (Magid) et transmettre à nos enfants lors de cette fête : comment nous sommes descendus en Egypte, comment nous y avons été asservis, et comment la Transcendance nous en a fait sortir pour nous amener sur cette terre (Deutéronome 26, 3-11).

L’entrée sur la terre, qui semble à première vue accomplir le plus grand rêve, signifie en même temps le plus grand danger. Car en en mangeant les fruits et en nous rassasiant de sa richesse, nous risquons aussi de nous laisser manger par elle, de nous croire parvenus, tellement bien entrés et installés dans notre héritage que nous le possédons désormais, en sommes les maîtres absolus et pouvons nous reposer dans cette possession et cette certitude puisque nous y avons accompli ce qui avait été promis. N’est-ce pas le rêve de toute vie accomplie : arriver au repos que procurent certitude et maîtrise, enfin pouvoir nous contenter de ce qui est et de ce que nous sommes pour en jouir sans entraves ? Tout est accompli, il n’y a plus rien à attendre au-delà de la jouissance de cet accomplissement. Et tous les rêves et appels s’affaissent et s’effondrent dans cet accomplissement et dans sa plénitude.

C’est pourquoi notre texte insiste par deux fois sur le fait que cette terre dont nous prenons possession, est un don toujours présent : elle porte en elle une référence à une extériorité qui par son don toujours en train d’advenir, nous interdit de nous croire parvenus, si nous voulons encore recevoir ce don comme présent. Elle nous demande donc de nous remettre en mouvement, d’échapper à un accomplissement total en prenant les premiers fruits de l’accomplissement – de la récolte – pour nous mettre en mouvement avec eux. Elle relance ainsi notre histoire en nous rappelant qu’elle est innervée de l’intérieur par un appel à la libération qui ne doit jamais cesser de retentir et de nous ébranler. C’est précisément lorsque je crois être parvenu sur la terre, que le rite vient me remettre en mouvement pour m’obliger à m’arracher à ma sédentarité et à mon accomplissement, et relancer mon histoire en me forçant à me souvenir d’un appel qui la porte et qui dépasse tout accomplissement possible – fût-il économique ou politique.

C’est donc seulement en faisant référence au passé de la libération de l’esclavage que je puis hériter la terre et mériter mon présent comme présent, c’est-à-dire comme don. Car ce passé me rappelle que l’homme ne peut pas se contenter de ce qui est sans tomber dans la violence et l’injustice, l’oppression et l’aliénation – et quel plus grand accomplissement y a-t-il eu sinon celui de l’Egypte ? Tout accomplissement qui se prétend total, ne peut se construire que sur l’oubli des faibles et des opprimés qu’il prétend englober et rédimer. L’homme ne peut donc jouir de ce qui est sien – et se réjouir devant la Transcendance de tout le bien qu’elle lui a donné avec le Lévi et l’étranger (Deutéronome 26, 11) – que s’il est capable de reconnaître que cela lui vient d’ailleurs et d’aller reconnaître cet ailleurs en montant devant le prêtre à Jérusalem. Ce qui est n’a de sens que par ce qui vient : c’est de cette mémoire du futur que témoigne la sortie d’Egypte et le rite qui la porte.

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

52 – Vayelekh

« 16. La Transcendance a dit à Moïse : « Voici que tu vas te coucher avec tes pères, et ce peuple va se lever et se prostituer derrière des dieux étrangers à la terre au sein de laquelle il vient. Il m’abandonnera et violera mon alliance que j’ai coupé avec lui. 17. Ma colère s’enflammera contre lui en ce jour, je les abandonnerai et je cacherai ma face d’eux. Il sera pour manger, et de nombreux maux et malheurs lui arriveront. Ce jour-là, il dira : « N’est-ce pas parce que mon Dieu n’est pas en moi que ces maux me sont arrivés ? ». 18. Et moi, ce jour-là, cacher je cacherai ma face à propos de tout le mal qu’il a fait, car il s’est tourné vers d’autres dieux » (Deutéronome 31, 16-18).

L’interprétation habituelle de ces versets répond à un étonnement : comment Dieu va-t-il cacher doublement sa face au verset 18, alors qu’au verset précédent, Israël semble commencer à se repentir – faire techouvah – en reconnaissant que les malheurs qui lui sont arrivés sont liés à son éloignement de Dieu ? Réponse : parce qu’il ne s’agit pas d’un repentir complet, mais seulement de velléités de techouvah, et que cela ne saurait suffire dans le cas de l’idolâtrie – la pire des fautes dans le judaïsme qui consiste à confondre Dieu avec ce qui ne peut en être qu’une caricature, et à tuer ou se faire tuer pour une telle caricature…

Mais on trouve une autre interprétation dans le commentaire « Haktav vehaqabalah » du 19ème siècle : ce double cachement de la face divine ne viserait pas Israël, mais le mal qu’il a fait en se tournant vers les idoles. Autrement dit, parce que Dieu ne supporte pas l’idolâtrie qui dénature la relation à lui, il ne peut que détourner sa face, s’éloigner d’Israël qui s’est éloigné de lui. Mais lorsqu’Israël fait retour et commence seulement à regretter cet éloignement, alors Dieu cache doublement sa face face aux fautes d’Israël. Il fait ce que nous lui demandons de faire à Kipour : il recouvre nos fautes (kipour) et fait comme si elles n’avaient jamais existé. Et son amour est si fort, qu’il les recouvre deux fois, pour être sûr de ne plus les voir…

Et l’on peut aller plus loin avec cette interprétation. Car le début du texte nous rapporte que lorsque Moïse mourra, le peuple se lèvera et se prostituera. Or on aurait dû dire qu’il tombera et se prostituera à la suite d’autres dieux. Comment peut-il se lever – ce qui est positif – et faire une faute – ce qui est négatif ? On peut donc comprendre autrement : il se lèvera, parce qu’alors qu’il se prostituera et entrainera la colère et l’éloignement de Dieu, un jour il regrettera cela et fera retour vers Dieu. Il se lèvera, parce qu’il aura la force de se relever après la faute et de revenir vers la vocation qu’il avait voulu délaisser. La force de l’homme, ce n’est pas d’être parfait – qui le pourrait ? Comme le dit le verset, “il n’y a pas de juste sur la terre … qui ne faute pas” (Qohelet 7, 20). La force de l’homme, c’est d’être critique, d’être capable de regretter ses manquements et de les utiliser pour se relever. Et c’est précisément alors que Dieu cachera doublement sa face : lorsque l’homme se lève pour faire retour vers lui, il se cache encore plus, pour lui laisser la place et l’initiative de son propre retour et de sa propre résurgence. L’absence de Dieu n’est plus alors négative : elle est la condition pour que l’homme s’élève à la plénitude de sa responsabilité – elle est un signe d’amour et de pardon.

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

53 – Haazinou

« Le Rocher qui t’a enfanté, tu l’épuises… » (Deutéronome 32, 18). Cette phrase constitue un véritable défi pour pas mal de commentateurs : comment l’homme enfanté par Dieu pourrait-il l’épuiser, le vider de sa force, alors que toute force vient de lui ?

Le midrach  commente : « Lorsque les fils Israël font la volonté du Lieu, ils lui ajoutent de la force et de la puissance, comme il est dit : « Et maintenant que grandisse s’il te plaît la force de la Transcendance » (Nombres 14, 17) ; lorsqu’ils le fâchent, alors pour ainsi dire ils « épuisent le Rocher qui les enfante » (Deutéronome 32, 18) » (Yalqout Chim’oni 945).

On ne peut comprendre ce passage que si l’on comprend ce qui s’est passé au Sinaï : en révélant sa volonté à Israël, la Transcendance a renoncé à une partie de ses prérogatives, et les a remises entre les mains de l’homme, puisque cette volonté – et sa réalisation – dépendent désormais du bon vouloir humain. C’est pourquoi cette volonté ne pouvait se faire entendre que sous forme impérative : il y va du plus intime de la Transcendance elle-même – sa volonté – qui dépend désormais du bon vouloir de l’homme ! Il est donc impératif que celui-ci ne délaisse pas l’appel qui lui est adressé, appel par lequel Dieu révèle toute la confiance et l’amour qu’il a en l’homme. La révélation donne ainsi un pouvoir exorbitant à l’homme dans l’histoire : il est celui par lequel la volonté divine peut désormais advenir – ou pas… Le divin dépend désormais de l’humain pour ce qu’il a de plus propre, son vouloir.

Ainsi par exemple celui dont les actes non éthiques portent un contre-témoignage à la Torah, réduit la force de la Transcendance dans l’histoire : il fait croire que tout cela n’est que blague et mensonge, fable dérisoire pour enfants, alors que la vraie histoire s’inscrit en lettres de sang dans la force et la violence. Tout Juif qui se conduit comme un vaurien, épuise ainsi Dieu et son appel éthique en les rendant inefficaces dans l’histoire…

C’est pourquoi il est bien dit : tu épuises celui qui t’enfante. Car celui qui nous enfante a un projet : nous faire grandir à notre stature humaine grâce et dans son appel éthique, la Torah. Mais il ne peut pas – et ne veut pas – nous faire grandir sans nous. C’est pourquoi il nous appelle à faire sa volonté. C’est donc bien celui qui nous enfante par sa parole et son appel que nous pouvons épuiser : c’est celui qui nous veut, qui a misé sa volonté sur nous en nous accordant la confiance de sa révélation, que nous pouvons amoindrir en ne prenant pas au sérieux cet acte d’amour incroyable ; c’est celui qui nous enfante en se révélant au Sinaï que nous pouvons repousser et mépriser en empêchant sa volonté de s’accomplir à travers nos actes et notre comportement, à travers notre responsabilité.

Si la volonté de Dieu doit en passer par l’homme, alors l’homme peut faire échouer – et ainsi épuiser – cette volonté en n’en répondant pas, et en la dénigrant et l’amoindrissant aux yeux des autres. Il est donc vital de traduire à chaque génération à nouveau l’appel de cette Transcendance de telle manière à ce qu’il reste pertinent et percutant pour chaque époque et chaque génération. Sans cela nous épuisons celui-là même qui nous a enfantés en nous faisant naître au creux de son désir.

C’est ce dont nous témoignons à Soukot : après Kipour, après avoir demandé pardon à Dieu d’avoir amoindri sa force dans l’histoire par nos actes, nous retrouvons l’instabilité d’une demeure provisoire, qui est le véritable témoignage de notre confiance en Dieu et en sa force éthique ; nous sommes toujours en route pour essayer de trouver les modalités pratiques par lesquelles nous réussirons petit à petit et pas à pas à faire descendre l’appel divin dans l’histoire, à lui donner du sérieux et du poids par la valeur et la pertinence de nos actes et de nos comportements. Ce projet ne peut jamais s’accomplir définitivement dans le doux confort d’une demeure fixe, de certitudes figées, de modes d’emplois du parfait-petit-juste : c’est seulement en route vers la terre promise de la réalisation éthique que nous pouvons nous laisser générer pas à pas par notre Rocher – qui n’attend que cela.

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

 54 – Soukot

Nous venons de demander de tout notre coeur de pouvoir vivre encore… Et voici la vie qui nous est proposée : aller vivre dans une Soukah précaire et fragile, exposée à la fureur des vents et des orages, à la chaleur du soleil et aux premiers frimas de la nuit… Tout ce travail pour si peu !?

Oui, car après ce face-à-face intense avec l’Infini que fut Kipour, il nous faut retrouver notre place humaine, seulement humaine, magnifiquement humaine. Et la Soukah dans laquelle nous allons habiter pendant sept jours est un peu à l’image de notre corps : fragile, et pourtant accueillante, soumise aux aléas de l’histoire, et pourtant résistante, petite, et pourtant ouverte à l’hospitalité des plus grands, modeste, et pourtant ouverte sur l’Infini… C’est à l’image de cette Soukah que nous devons réapprendre à investir notre corps et notre vie : dans la justesse d’une vie à la hauteur de l’humain, sans fastes exagérés, mais dans la conscience pleine et entière de notre responsabilité. N’est-ce pas cela en effet avant tout la Techouvah à laquelle nous sommes éveillés à nouveau à Roch Hachana et à Kipour : la capacité qui nous est donnée de répondre (Techouvah) à l’appel de l’Infini que fait retentir symboliquement le Chofar, et donc notre capacité à devenir pleinement responsable de notre histoire et de l’histoire ?

C’est pourquoi la Soukah doit nous rappeler les pérégrinations de nos pères dans le désert : c’est par ces lieux très humbles et si modestes – parce qu’humains – que l’histoire se passe et qu’elle enfantera un jour un monde nouveau, vite et de nos jours !

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

 

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