Genèse 7-9

Parachiot commentées par Yedidiah Robberechts

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7 – Vayetse

7.1 – Jacob rêve

Jacob rêve. Et son rêve est notre rêve à tous. Il rêve en effet que le ciel et la terre sont enfin reliés, que s’est créé un lien entre l’idéal et le réel, entre l’appel éthique et la gestion politique, entre Dieu et les hommes… N’est-ce pas le rêve de toute religion ? Faire descendre le ciel sur la terre, incarner le projet divin dans la complexité du réel, trouver enfin une issue à toutes nos frustrations et à toutes nos culpabilités, rendre le monde parfait, lisse, sans tache et sans tâche… Créer une harmonie totale où  tout et tous soient réconciliés dans une unanimité totale, dans un bonheur sans faille, dans un paradis pour tous… Un lieu où le divin règnerait directement sur tous et sur tout, où le malheur serait banni et le bonheur constant…

Mais tel n’est pas exactement le rêve de Jacob. C’est là plutôt le rêve de Babel et de sa tour : relier le ciel et la terre sans distance, dans une continuité totale sans fissure, dans une organisation sans faille qui règle tout et interdit le malheur et la marginalité, réprime la pluralité et la dissension, règlemente la totalité et se fiche de la personne. Le rêve religieux serait-il inévitablement un rêve totalitaire de style babélien, avec un parti unique et une idéologie unique (« une langue unique et des paroles uniques » dit le verset biblique)?

C’est en contrepoint d’une telle tentation religieuse que vient s’inscrire le rêve de Jacob. Car à bien y regarder, son rêve est tout à fait exceptionnel : « Et voici, une échelle était dressée vers la terre, et son sommet arrivait vers les cieux » (Genèse 28,12). Il n’est pas dit : « une échelle était dressée en terre et son sommet arrivait dans les cieux ». Bien sûr, il y a une échelle qui relie le ciel et la terre. Oui, mais la relation ainsi mise en œuvre n’instaure pas une continuité entre les deux, elle maintient la séparation de départ et c’est cette séparation de départ qui porte la relation, qui porte l’échelle – dans le vide ! C’est donc bien une échelle qui ne peut être vue qu’en rêve, car elle ne touche ni le ciel et la terre, et donc ne s’appuie et ne repose sur rien ! Ce n’est pas une échelle réelle, qui devrait s’appuyer nécessairement sur deux points d’appuis, un en haut, un en bas – le ciel et la terre -, mais une échelle rêvée – une échelle de rêve – qui nous invite à une révolution de pensée ou plutôt de relation, puisqu’elle vise les deux points qui la portent, sans les toucher. Cette échelle cherche à construire une passerelle entre le ciel et la terre, entre l’idéal et le réel, mais sans les toucher, et donc sans jamais les confondre, ou faire croire qu’un quelconque achèvement ou accomplissement pourrait jamais mettre fin à la tension positive qui en même temps les sépare et exige de les relier sans les confondre.

Que veut-on nous dire par ce rêve ? Que le réel dans sa continuité massive et son apparence de totalité sans faille n’est pas le dernier mot de l’histoire. Qu’il faut chercher au-delà de réel, la force du rêve qui nous porte vers un autre type de relation, une autre possibilité de vie : la vie d’une relation à l’autre ou à l’Autre qui ne se constitue pas par le choc de deux forces qui se rencontrent en s’affrontant, mais qui maintient la séparation et la distance – le respect – de départ pour construire sur elles une relation digne de ce nom, le dynamisme d’un va-et-vient qui porte chacun à être encore plus soi-même face à l’autre et grâce à lui. Le paradigme d’une telle relation, c’est la parole, qui ne peut relier que ceux qu’elle maintient séparés, et qui ainsi ne fait advenir l’unité de la relation que sur la dualité des personnes qui la portent. L’unification ne sera donc jamais totale, l’accomplissement jamais parfait : elle ne s’éprouvera que dans le dynamisme sans cesse généré par un entre-deux qui nous appelle et nous stimule infiniment. Cela est vrai de la relation à Dieu, mais aussi de la relation aux hommes. Pas d’accomplissement total ou définitif donc, mais toujours une tension féconde entre le ciel et la terre, l’idéal et le réel, Dieu et les hommes, l’appel éthique et la gestion politique…

Voilà notre rêve, jamais réalisé, jamais complètement accompli, mais toujours en travail, en état d’émergence, et en attente de chacun d’entre nous, parce que de l’intérieur, il est en train patiemment de remodeler la réalité et de la transformer en la faisant naître à une nouvelle qualité de la relation, où chacun compte, parce que chacun dans sa différence relance à l’Infini l’aventure de la relation voulue par le Créateur et rêvée par Jacob. A nous tout simplement d’essayer d’être à la hauteur de nos rêves, tout en gardant les pieds sur terre…

7.2. Jacob s’esquive

Celui qu’on appellera le « lutteur de Dieu » (Israël) s’efface devant son frère, pour que le meurtre d’Abel par Caïn ne puisse pas se répéter. Et en chemin, après avoir rêvé un rêve inouï, il découvre un puits et trois troupeaux autour. Situation figée, surréaliste : les brebis sont là, elles ont soif et faim, mais personne ne bouge, tout le monde attend. Pourquoi ?Parce qu’il faut que tous les troupeaux soient rassemblés pour lever la pierre du puits et s’assurer un partage équitable entre tous de cette denrée rare et précieuse qu’est l’eau. La pierre a été calculée pour que – s’il en manque un – les autres n’aient pas la force de la soulever et de s’emparer de l’eau. Souci de justice et d’équité en apparence.

Mais surtout peur des autres, manque de confiance, volonté de s’assurer à tout prix que nul ne puisse voler les autres de leur bien. Au point que l’économie tourne au ralenti, les bêtes maigrissent, le travail ne se fait plus, un climat de méfiance généralisée s’est installé qui paralyse tout le monde et les fige dans une attente stupéfiante : nul ne bougera tant que tous ne bougerons pas ensemble ! Et les bêtes ont soif et faim…

La crise actuelle est entre autres une crise de confiance : on ne prête plus, car on ne croit plus que l’autre pourra rendre, on ne croit plus en l’autre. Le crédit diminue, car la créance n’existe plus. Qui peut encore faire confiance en l’autre, quand il n’y a plus de fidélité ? C’est le règne du cynisme et de la désillusion qui crée une situation où il faut s’assurer de tout, plutôt que d’agir et d’entreprendre. On ne fait plus alors, parce que l’on passe son temps à se protéger et à s’assurer…

Quand Jacob pose des questions à ces gens, c’est à peine s’ils lui répondent : comme s’ils avaient peur que même leur parole ne les mette à « découvert » et soit utilisée contre eux !

Règne de la pénurie, alors que la source est là, toute proche, mais éteinte sous le poids de nos tensions et de nos craintes !

Jacob n’y tient plus et veut les faire bouger. Mais que peut-il contre tous et face à un blocage qui semble institutionnalisé ?

C’est l’arrivée imprévue de Rachel qui va tout bouleverser : face à cette femme que Jacob va aimer profondément, même si maladroitement, tout se débloque ; Jacob se découvre une force inestimable qui lui permet de relancer l’économie générale en roulant seul la pierre et en donnant à boire au troupeau de cette femme inconnue.

N’est-ce pas l’amour qui restaure la confiance, parce qu’il démontre et témoigne du fait que toute relation humaine est d’abord construite sur la gratuité d’une responsabilité qui la porte et lui donne sens ?

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

8 – Vayishlah

Depuis que Joseph est né, Jacob fait front, il ne s’esquive plus.

Et plutôt que de rentrer dans le champ de son frère par effraction – ce qu’avait fait Abel et qui s’était très mal terminé -, il lui envoie des messages et des messagers pour qu’une juste temporalité de la rencontre puisse se mettre en place.

Mais Esaü répond par une fin de non-recevoir : il  veut la guerre et vient avec 400 hommes pour le massacrer. C’est la violence inéluctable de l’histoire qui va se rejouer, Caïn qui va à nouveau tuer Abel, une nouvelle Choah…

Que fait Jacob ? Il a très peur d’être tué et est angoissé d’avoir à tuer (Genèse 32,8 avec Rachi).

Première réaction donc, il se prépare à la guerre inéluctable en séparant son camp en deux : comme cela au moins, une partie pourra s’enfuir.

Mais il ne parvient pas à se contenter de cette réaction épidermique, par laquelle il accepte la logique violente qui lui est imposée par son frère. Il se met alors à prier, c’est-à-dire à chercher une issue autre à une situation qui paraît sans issue.

Prier, c’est peut-être cela : ce n’est pas chercher un résultat immédiat, une réponse automatique à tous nos problèmes, en attendant de Dieu qu’il réponde à toutes nos demandes. Prier, c’est arriver au bout de sa force et au bout de ses forces, pour s’ouvrir à un au-delà de la force. Prier, c’est reconnaître ses limites, prendre conscience que le principal nous échappe et ne nous appartient pas, et s’ouvrir à cet au-delà qui exige de nous de nous dépasser dans une action que nous n’avions pas prévue ni même pensée possible.

C’est ce qui va se passer avec Jacob : à peine sa prière achevée – et apparemment grâce à cette prière -, il découvre une troisième possibilité : il va envoyer une offrande à Esaü accompagnée d’une mise en scène destinée à amadouer son frère avant qu’ils ne se rencontrent. Il invente, ce faisant, le théâtre et la diplomatie.

Mais de manière plus profonde, il va utiliser le rite normalement tourné vers Dieu (minhah-offrande, kaparah- pardon, laset panayv-relever la face…) pour le tourner vers son frère, et cela va réussir !

Pourquoi ? Parce qu’il a vu la face de son frère comme on voit la face de Dieu (Genèse 33, 10). N’est-ce pas cela l’éthique ?

Et le but de la prière n’est-il pas de nous ouvrir  à l’éthique, qui seule nous permet d’inventer un au-delà de la violence ?

Il nous faut donc réapprendre à prier pour retrouver les chemins de la paix.…

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

9 – Vayeshev

« Voici les engendrements de Jacob : Joseph » (Genèse 37,2). Comme si Joseph était le seul fils de Jacob et pouvait à lui seul représenter tous ses engendrements…

Joseph se croit donc tout de suite arrivé, élu, promis à la plus grande destinée, et c’est ainsi que la phrase continue : « Joseph avait dix-sept ans (et était le plus jeune parmi ses frères, à l’exception de Benjamin) et il faisait paître ses frères avec le troupeau… » (Genèse 37,2).

Humour biblique qui nous donne à entendre sans détour qu’il se prenait déjà pour leur berger, celui qui pouvait les diriger et dire ce qu’ils devaient faire – comment ils devaient conduire leur vie pour la réussir.

La « faute » de Jacob, c’est de n’avoir jamais aimé qu’une seule femme, Rachel, et donc aussi son fils, Joseph (l’autre, Benjamin, sans doute moins, car sa mère est morte en lui donnant naissance…).

Mais la faute de Joseph, c’est à partir de là de s’être cru tout de suite arrivé et d’en profiter pour renvoyer ses frères à leurs tâches serviles en les méprisant…

Cela ressort de ses rêves : les deux premiers rêves qu’il fait, Joseph ne les interprète pas. Ils sont à ses yeux tout de suite évidents, ils ne lui apprennent rien : ils ne font que confirmer ce qu’il savait déjà, sa primauté indiscutable, son excellence cosmique.

D’où la haine de ses frères qui subissent de plein fouet cette présomption d’adolescent narcissique qui ne leur laisse plus de place, sinon celle de l’esclavage et de la prosternation.

Mais le contraste est frappant avec la fin de notre parachah : là, non seulement Joseph le magnifique est devenu lui-même esclave, mais lorsqu’on lui présente des rêves, il n’est plus dupe, il ne les prend plus pour de l’argent comptant : il se met tout de suite à les interpréter.

Joseph a donc appris quelque chose de toute cette histoire : les rêves ne portent pas leur propre évidence en eux, ils ne sont que des signes qui nous font signe pour que nous les interprétions, et que ce faisant, nous rouvrions l’histoire à ses exigences et à ses possibles.

C’est une leçon qu’il ne nous faut jamais oublier : Israël se rêve élu, et il a raison, car comment vivre sans penser que nous sommes portés et exigés à nous-même par une vocation ?

Mais il ne doit pas oublier que ce n’est d’abord qu’un rêve, et que comme tel il exige interprétation, investissement, travail et élaboration. Sinon il n’aboutira à rien – ou tout simplement à une violence sans lendemain, comme Joseph mis par deux fois au fond d’un puits dans notre parachah, et puis carrément oublié.

S’autoproclamer le centre de l’histoire, sans se rendre compte qu’il s’agit plus d’une exigence de responsabilité que d’un fait, c’est attirer sur soi les foudres de l’incompréhension et de la violence.

L’élection n’est pas une faveur : c’est un surcroît de responsabilité qui nous oblige à un surcroît de vigilance et au dur labeur de l’interprétation qui seul peut nous permettre de réussir nos relations avec nos frères humains…

Chabat Chalom – Yedidiah Robberechts

 

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  • Quinzaine du 8 au 22 décembre 2017
    • Vendredi 08/12 18h30 Kabalat Chabbat avec Yedidiahkiddouch 
    • Samedi 09/12 9h Office du matin avec Yedidiah 
    • Vendredi 15 et 22/12 18h30 Kabalat Chabbat avec Yohanan ou Dinakiddouch
    • Dimanche 17/12 16h Hanoucca party avec Yedidiah – venez nombreux 🙂

     

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